Jésus est convoqué par le BSHAT, le Bureau de Surveillance des Hommes en Âge de Travailler. La pièce où il est reçu côtoie une autre agence, le BSFAE, le Bureau de Surveillance des Femmes en Âge d’Enfanter. En face, une plaque indique l’existence du BSICT le Bureau de Surveillance des Idées Contraires à la Tradition. De nombreux fonctionnaires circulent dans les couloirs, portant sous le bras, des dossiers très lourds, ou jugés tels.
Jésus frappe doucement le battant, et reçoit en échange de sa bonne volonté, une injonction criée sur un ton peu amène. Entrez, bon sang ! Mais Jésus n’est pas craintif. Il sourit délicatement et se présente à une employée franchement rébarbative. Ses yeux sont largement globuleux, son visage courroucé, et tout son corps traduit une certaine animosité. Elle le sait, c’est ainsi qu’il faut traiter ceux qui doivent comparaître devant elle. Asseyez-vous ! ordonne-t-elle. Mais il n’y a pas de chaise. La femme esquisse une mimique qui ressemble vaguement à un clin d’œil, mais dont la condescendance n’échappe à personne. C’est une blague. Je l’apprécie à sa juste valeur, confirme celui qui a l’habitude d’être agressé, mais dont la sagesse en a cloué plus d’un. Il envisage de la faire tomber de son fauteuil, mais la différence de force entre les deux protagonistes ne le permet pas. Ne te venge pas sur une libellule, dit le proverbe camerounais. Côté libellule il faudrait être très tolérant. Un autre animal viendrait plutôt à l’esprit. Et puis, la vengeance n’est pas à la hauteur d’un être comme le jeune homme.
Malgré le soleil qui écrase la cité, les questions pleuvent :
Quel âge avez-vous ?
33 ans.
Vous avez déjà travaillé ?
Aux entreprises de mon père.
L’inquisitrice hausse son sourcil droit, cherchant le double sens qui lui échappe.
Votre réponse manque de clarté !
Je suis légèrement charpentier. Je construis parfois des toits qui protègent les gens.
Des références, des exemples, des preuves ?
Non.


Vous êtes un parasite ?
Je n’oserais pas dire cela.
Des diplômes ?
Pas vraiment. Je tâte un peu la théologie
Vous tâtez ?
Je discute avec les experts en religion.
Soyez plus précis.
Je le suis, je le suis.
Pourquoi répétez-vous les phrases ?
Pour les faire sinuer sur le cours de la conversation.
Il ne s’agit pas d’une conversation. Mais d’un interrogatoire. Pourquoi n’avez-vous pas cherché un emploi sérieux ?
J’ai une mission.
Et vous pensez que cela va nous convaincre.
Qui êtes-vous ?
Ha voilà, le monsieur je sais tout ignore qui nous sommes.
Je vous connais, mais j’essaie d’apparaître comme un homme ordinaire.
Un vagabond, un errant, un inutile ! Je vais vous mettre au boulot.
On ne fait pas de bonnes charpentes avec du bouleau.
Vous ironisez ?
Malheureusement non.
Comment voyez-vous votre avenir ?
Pas brillant.
Vous n’avez aucune ambition, vous ne montrez aucune impulsion créatrice, vous vous contentez de profiter de la société qui vous héberge.
Je ne demande aucune aide, aucune prise en charge.
Cela ne suffit pas. Les routes, les bâtiments, les temples, les étoiles, tout vous est offert et vous n’apportez rien.
Les étoiles ?
Parfaitement, les étoiles !
Jésus songe à l’hôtesse qui l’a accueilli. Belle, souriante, magnifiquement séductrice. Avec un regard qui s’ouvre à la subjugation. Et des jambes qui prouvent que l’infini est réel…
Mais la tenancière de la morale reprend ses invectives. Au moins si vous aviez des projets. Vous pourriez vous lancer dans le commerce, recruter des agents, faire fortune dans l’Intelligence Artificielle, conquérir le monde ! Conquérir le monde, quelle drôle d’idée. Jésus fait une moue, ce qui déplaît au dragon décrépi. Dehors ! Dehors ! Elle utilise beaucoup les points d’exclamation. Je vous préviens, nous n’en resterons pas là ! Alors, Jésus quitte les lieux.
À l’extérieur, un ami le recueille et lui offre un baiser. Il recule légèrement. Mais il semble sincère. Suis-moi. J’ai une idée !